« L’Islam en Europe : réalités et représentations »

samedi, 15 février 2020

L’espace « Agora » du pavillon CCME au Salon du livre de Casablanca a accueilli, samedi 15 février 2020, experts et spécialistes du culte pour une table-ronde sur le thème « l’Islam en Europe : réalités et représentations ».Olivier Le Cour Grandmaison, professeur de sciences et philosophie politiques à l’Université Paris Saclay Evry-Val-d’Essonne et auteur de plusieurs ouvrages sur l’Islam, Tarik Abou Nour Bengarai, imam et khatib en France, Président de l’Institut d’enseignement supérieur islamique de Paris (IESIP), Mohammed Nekroumi, professeur d’herméneutique religieuse à l’Université Bavaroise Friedrich-Alexander-Universität Erlangen-Nürnberg et Mohammed Moussaoui, Président du Conseil français du culte musulman (CFCM) et Président de l’Union des Mosquées de France (UMF) sont intervenus à cette rencontre modérée par Karim Ifrak, docteur de l’Ecole pratique des hautes études (EPHE) et auteur du livre « La réforme en Islam : quelques clés de lectures ».

Karim Ifrak

Karim Ifrak, docteur de l’Ecole pratique des hautes études (EPHE) et auteur du livre « La réforme en Islam : quelques clés de lectures ».

Olivier Le Cour

Olivier Le Cour Grandmaison : les représentations négatives sur l’Islam en France ont été produites depuis la IIIe République
Olivier Le Cour Grandmaison a démontré dans son intervention que les représentations négatives sur l’Islam en France trouvent leurs origines dans « la politique islamophobe de la France depuis la IIIe République à l’époque coloniale ». Le point de départ est alors l’œuvre d’une personnalité française qui avait une légitimité littéraire, politique et académique puisqu’il était professeur au Collège de France, « Ernest Renan ».
Dans les écrits officiels, « l’Académie de l’époque coloniale a publié en 1910 une lettre qui dénonce la politique islamophobe exercée dans les colonies françaises » qui, « à force de considérer les Musulmans comme des ennemis de l’ordre publique et une menace nationaliste, finit par les transformer par l’effet de la discrimination qui est exercée sur eux ».
Les thèses de Renan se retrouvent dans l’histoire, la géographie, la psychologie ethnique, et influencent même le droit colonial qui comporte toute une série de représentations négatives qui pèsent sur l’arabe musulman. Les termes de ces thèses, présents dans « la littérature coloniale profuse en temps de guerre vont très vite popularisés dans un ouvrage essentiel, qui s’adressait au public éclairé, le « Grand dictionnaire universel du 19e siècle » à l’initiative de Larousse, ou le terme islamisme est synonyme d’Islam ».
Ernest Renan a pu « transmettre à des générations que l’Islam est favorable à la guerre, qu’il entretient le fanatisme des Musulmans hostiles au progrès des sciences et des techniques, qu’il est un obstacle à la civilisation et que les Musulmans ne sont pas acceptables en France car ils sont incapables de s’assimiler ». Cette transmission a pu s’opérer dans « les manuels de la IIIe République qui ont été officiellement validés et recommandés aux instituteurs », « l’islamophobie sera donc transmises par les responsables politiques en France jusqu’à la guerre d’Algérie ».

Mohammed Moussaoui

Mohammed Moussaoui : le CFCM représente une philosophie et non des individus
Pour une meilleure compréhension de l’organisation de l’Islam de France, Mohammed Moussaoui explique qu’il faut élucider deux éléments : le contexte juridique, à savoir la laïcité ou la loi de 1905, et les outils à même de concrétiser cette laïcité.
« La laïcité est un principe qui a deux objectifs, le premier est de garantir la liberté de culte à tous les citoyens et le deuxième de garantir l’égalité de tous les citoyens vis-à-vis de la loi, indépendamment de leur appartenance religieuse ». Pour réaliser ses objectifs, l’état français s’est donc doté de deux outils, « le premier est la séparation des pouvoirs politiques et de l’église et le deuxième est la neutralité ».
« Autant les objectifs sont adoptés dans toutes les expressions de la laïcité, les outils ne sont pas les mêmes en Europe », explique le Président du CFCM. Il cite l’exemple du port des signes religieux ostentatoires qui illustre comment la même finalité peut être réalisée à travers des outils qui s’opposent, selon les pays. « En France la neutralité implique l’interdiction du port du voile alors que dans les pays anglo-saxons, la neutralité est la permission de s’habiller comme on veut ». L’expression de la neutralité en France « revêt aussi une dimension sociale où même les usagers sont interdits de porter des signes religieux ».

Selon lui, le débat sur le port du voile ou des signes religieux n’est pas récent puisque depuis 1905, le port de la soutane chrétienne avait fait débat. L’ampleur de l’Islam aurait « pris des dimensions grandissantes à la taille de l’élargissement de la communauté musulmane ». « En 1920, la construction de la Grande Mosquée de Paris avait rapidement eu l’aval de l’Assemblée nationale ayant voté un budget pour cela, à l’époque on voyait en la présence de l’Islam cet apport des soldats musulmans pour la France ». L’inauguration a été faite par le sultan en 1926 et « l’Imam Skiredj y avait prononcé un prêche d’une actualité récente pour les musulmans dans une époque où la laïcité était plus libérale et moins restrictive ».

L’état régalien a souhaité avoir un dialogue serein avec la communauté musulmane depuis les années 70-80, décennies ou la présence de l’Islam se faisait sentir dans la société française. « En 1989, l’état exprime le besoin de communiquer avec une communauté sous l’égide d’une organisation, puis en 1999, Jean-Pierre Chevènement lance « Al Istichara » pour organiser l’Islam. En 2003, le CFCM est enfin créé avec pour objectif de réaliser cette interface entre ceux qui pratiquent la religion musulmane et l’état ».

En tant que Président du CFCM, Mohammed Moussaoui explique que son conseil représente une « philosophie et non des individus car ces derniers sont, comme tous les autres citoyens, représentés par des élus et des députés de la nation ». À partir de son expérience il affirme aussi que les attentes des Musulmans de France sont nombreuses au vu de « l’émergence d’actes violents et que le phénomène de radicalisation au nom de l’Islam met les Musulmans dans une situation de double victime, puisqu’ils sont eux mêmes victimes de ces violences et doivent en même temps se justifier ».

« Pour cela, nous devons permettre aux jeunes Musulmans de France d’avoir une connaissance des vraies valeurs de l’Islam afin être capables de répondre à ceux qui pensent est que leur religion est incompatible avec la société française », conclut M. Moussaoui.

Mohammed Nekroumi

Mohammed Nekroumi : le contexte européen présente des chances d’évolution pour la religion musulmane
Dans son intervention, Mohammed Nekroumi explique que l’Islam est une religion qui s’est historiquement adaptée à différentes sociétés et que la profusion du discours sur l’Islam est bénéfique dans la mesure ou elle permet son évolution.
« La religion musulmane est toujours dans le défi de l’interprétation selon le contexte, que ce soit en Andalousie ou actuellement en Europe. Ceci n’est pas étrange à l’Islam qui a toujours eu à s’adapter à de nouveaux contextes ».
Une adaptation qui donne lieu à la production de plusieurs types de discours sur l’Islam en Europe. « Le premier est celui de l’orientalisme, le deuxième est le discours populiste d’apparence scientifique qui a une certaine argumentation qui n’est pas précise mais a une influence considérable, le troisième discours est celui produit par les Musulmans qui fréquentent les mosquées depuis des années, un discours qui n’intéragit pas avec son environnement. Il y a aussi un quatrième discours qu’on peut appellera théologique, un niveau d’échange qu’on n’a pas pu atteindre en France en l’absence de contrat entre l’état et la communauté musulmane mais qui présent dans d’autres pays ».
Pour M. Nekroumi, « la profusion des discours doit être porteuse d’espoir pour les Musulmans car elle offre l’occasion d’avoir un miroir pour refléter leurs problématiques, ce miroir c’est l’autre. Elle nous invite à mener une profonde réflexion sur notre religion en se ressourçant dans les sciences universelles afin de prouver que l’Islam en l’Europe n’est pas une contraction mais un défi réalisable ».
À ce stade de ses échanges avec la société, l’Islam laisse exprimer « le soi qui est purement narratif et qui devrait être enrichi par d’autres interactions », explique le chercheur ajoutant que « l’unification des sources et des discours n’est pas au centre des attentes de l’Islam, bien au contraire, la pluralité est l’une de ses préceptes ».

Tarik Abou Nour

Tarik Abou Nour Bengarai : nous n’arrivons pas à produire des outils qui montrent la beauté et les valeurs de l’Islam
Les propos de Tarik Abou Nour Bengrai ont abondé dans le même sens. « L’Islam doit et peut s’adapter aux réalités européennes ». Il cite à cet effet une parole de sagesse d’un « grand imam, Soufyane Al Thawri, qui n’a pas résisté au temps à défaut de transmission et qui disait que le vrai faqih (érudit) n’est pas celui prêche le vrai et le faux mais celui qui puise dans les sources pour trouver la réponse la plus adaptée au contexte ».
S’adapter selon lui nécessite l’effort de connaître « certaines vérités comme celle que l’Islam est ancré en Europe, qu’il fait partie de l’identité européenne et qu’il est une religion française depuis le VIIIe siècle », celle que « l’Islam est aussi la religion de plusieurs pays authentiquement européens comme la Bosnie et que la religion portée par nos parents immigrés et par les nouvelles générations est une contribution additionnelle à cette histoire ».
« Théologiquement, si on exclut les problèmes socio-économiques, on constate qu’il y a eu après l’immigration des années 70-80 la naissance des sectes de la haine et de l’exclusion », affirme M. Bengrai qui explique aussitôt que « le problème ici n’est pas lié à religiosité, mais à d’identification à des modèles qui ont profité d’un espace de vacuité ».
Tarik Abou Nour Bengrai affirme alors que le défi que l’Islam doit relever est identifié dans son rapport à l’altérité. « La contextualisation du variable est ce qui manque aujourd’hui car nous avons cessé de considérer le contexte ». Il met l’accent sur l’importance de se défaire « de la situation de la victimisation qui confine les Musulmans dans la posture de la défensive, aggravée par une précarité spirituelle » et met en garde sur « le manque des outils de réflexion par rapport à l’Islam au sens où nous n’arrivons pas à produire des images qui montrent la beauté et l’adaptabilité de notre religion ».
« Il faudra que les jeunes issues de la diversité comprennent qu’ils ont un devoir d’amour envers la France comme envers le Maroc, qu’il doivent donner la meilleure image possible de sa religion dans un pays qui donne de l’espace à la pluralité et à l’interaction avec les autres composantes de la société », a-t-il conclu.


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